La technologie est souvent décrite comme l'ennemie des relations humaines. Des avancées comme la messagerie instantanée et les courriels électroniques ont été créées pour aider à faciliter la communication. Mais pas sans prix à payer, la technologie facilite l’isolement, le manque d’interactions avec les autres et parfois même la tromperie. La technologie peut également avoir des effets bénéfiques sur nos relations à condition de ne pas tomber dans les excès. Foued Ghorbali, sociologue s’exprime sur les dangers d’une vie pilotée par des smartphones.

"Quand l'utilisateur des réseaux sociaux et des nouvelles technologies dépend totalement de ces derniers, son centre d'intérêt ne se porte que sur la vie virtuelle. Là on parle d’un accro" a-t-il avancé. Et cela impacte leur vie réelle quand l'utilisation de cette technologie deviens abusive et maladive. Les accros, avec le temps, commenceraient même à montrer des symptômes pathologiques.

Il est indéniable que nous vivions aujourd'hui dans une société en réseau, personne ne pouvant vivre sans internet. Ce serai comme vivre en autarcie. Les personnes les plus exposés à la dépendance sont celles qui n'ont pas de liens relationnels forts et cela concerne surtout les adolescents qui atteignent une étape qu'on appelle en sociologie: le "disparaitre de soi", résultat de l'affaiblissement des liens sociaux.

Il faut dire aussi que le monde virtuel donne une certaine liberté à ses utilisateurs où ils peuvent reformuler leurs identités à leurs guises loin des contraintes morales et sociales ce qui leur permet de s'évader de la réalité. Et d’ajouter: "Le terme 'faux profil' signifie une nouvelle personnalité. Il y a ceux qui changent leur sexe, leur apparence... Les liens sociaux deviennent alors sélectifs et non électifs. Le lien social est devenu un lien prédéterminé et donc un lien choisi".

Pour nos interlocuteurs le mot 'technologie' ne représente pas seulement les réseaux sociaux, mais également l'ensemble des outils utilisés pour s'y connecter: PC, smartphone, tablettes, montres connectées, Tv connectées...

Crise d’identité

Le sociologue est loin de considérer l’addiction à la technologie et aux réseaux sociaux comme une maladie pathologique. "Aujourd'hui on vit dans un monde de nouvelles technologies et cela influe forcément sur les relations sociales qui en sont affaiblies. En plus, cela a permis aux identités bafouées de se manifester" a-t-il indiqué.

Puisque c’est les réseaux qui dominent, nous sommes désormais soit des êtres "connectés", soit des êtres "déconnectés". Et l’importance et l’estime de soi sont désormais mesurées par le temps d’écran passé loin de la vraie vie. "Aujourd'hui la reconnaissance s'obtient par le fait d'être connecté ou déconnecté. Si je suis connecté, je bénéficie de cette reconnaissance et si je suis déconnecté je suis invisible" a-t-il ajouté.

Et c’est là, où le lien social a complètement migré vers le virtuel. Autre problème issu des réseaux sociaux, c'est l’association entre vie personnelle et vie privée. Tout est désormais devenu public sur Facebook et Instagram. Le sociologue, Foued Ghorbali, mentionne aussi une société d'évaluation, dont les notes ne sont autres que le nombre de "j’aime" et de "j’adore".

"La personne qui a beaucoup de 'j'aime' se sent importante et ressent de la reconnaissance. On vit dans une société fluide où rien n'est stable. Tout est en mouvement, c'est pour ça qu'on a en retour une société de frustration" assène Foued Ghorbali. Dans les sociétés traditionnelles, l'être humain est sacré. Un principe mis à mal dans le monde virtuel.

Les personnes envoûtées par leurs écrans témoigneraient même d’une sorte d'autisme. "C'est comme si on devenait petit à petit une société autiste où les gens ne se prêtent pas attention. Ce changement a commencé vers les années 1960 avec l'invention de la télévision. Aujourd'hui, on parle de 'foule solitaire', où, par exemple, toute la famille est réunie mais chacun est occupé sur ses réseaux sociaux" a-t-il regretté.

Les familles vivent physiquement ensemble mais chaque membre est absorbé dans son propre monde virtuel. Cela provoque des changements de comportement qui affectent le relationnel. On est des consommateurs de réseaux sociaux, on consomme des images, des textes, des symboles, des rêves, des fantasmes, et comme tout produit consommable, cela peut virer à l'addiction et à la dépendance.

Gare à la dépendance

Plusieurs experts médicaux qui traitent des patients souffrant de toxicomanie ont tiré la sonnette d'alarme sur le fait que de plus en plus de gens deviennent accros à leurs appareils digitaux lorsqu'ils surfent sur Internet, jouent à des jeux en ligne, utilisent les médias sociaux et envoient des SMS. Les experts appellent les gadgets de haute technologie utilisés par certains utilisateurs d' "héroïne numérique" ou de "cocaïne électronique".

L'Ofcom, l'organisme de surveillance des médias britanniques, avait annoncé que près de 60% des personnes interrogées à propos d'Internet ont reconnu qu'elles étaient dépendantes. En moyenne, les gens disent passer 25 heures par semaine en ligne et vérifier leur smartphone 200 fois par jour.

La même étude rapporte qu'il ne se passe pas un jour sans que ces individus ne vérifient leur ordinateur ou leur téléphone, et ils ont dit qu'en conséquence, ils sont parfois en retard au travail ou qu'ils négligent les tâches ménagères.

Les thérapeutes en toxicomanie qui traitent les personnes obsédées par leurs smartphones et par internet, disent que leurs patients ne sont pas si différents des autres types de toxicomanes. Alors que l'alcool, le tabac et les drogues impliquent une substance à laquelle le corps d'un utilisateur devient dépendant; dans la dépendance comportementale, c'est le désir de l'esprit de se tourner vers le smartphone ou Internet.

En Inde, la dépendance à la technologie est même devenue un fléau, entrainant l'ouverture de cliniques pour aider les gens à se sevrer de leurs appareils électroniques.

Rien ne compense le monde réel

Les internautes communiquent aujourd’hui avec des mots comme "LOL" et "MDR" pour décrire le rire, mais ils ne remplacent pas vraiment le rire. Sur le plan psychologique, rire ou entendre des personnes rigoler fait remonter le moral même lors d’une dépression.

Par ailleurs, internet aujourd’hui facilite la confrontation et a un réel pouvoir de créer des tensions sociales et des conflits. Les gens sont souvent mal à l'aise face à une confrontation face à face, il est donc plus facile de comprendre pourquoi ils choisiraient d'utiliser Internet.

En effet, les réseaux sociaux transmettent si mal les émotions par rapport à l'interaction physique, que beaucoup les considèrent comme le moyen idéal d'envoyer des messages parfois blessants: cela empêche d'enregistrer les réponses émotionnelles négatives que ces messages engendrent, ce qui donne l'illusion de ne pas vraiment faire du mal, explique le sociologue.

Faut-il blâmer les nouvelles technologies ou ce qu'en ont fait les hommes?

La question mérite d'être posée tant aujourd'hui les voix se lèvent pour tancer les nouvelles technologies.

Si les nouvelles technologies ont certaines tares, elles ont également des bénéfices. En effet, ces technologies ont, à la base, été créées pour répondre à des problèmes: les téléphones portables ont été créés pour être joignables, internet pour un plus grand accès au savoir et les réseaux sociaux soit pour sociabiliser soit rapprocher des personnes géographiquement éloignées.

"Oui, les nouvelles technologies, mal utilisées peuvent être malsaines. La question est: qui les utilise? Ce sont nous, les hommes et les femmes, enfants ou adultes, ouvriers ou P-DG. C'est donc nous qui en avons fait un problème, alors qu'elles n'en étaient pas un à leur création" explique Riadh*, un psychothérapeute spécialisé en addictologie à Gomytech.

Revenant sur le documentaire "Social Dilemma" qui présente les réseaux sociaux comme addictifs, il affirme: "Ce qui me gêne, c'est qu'il existe aujourd'hui un courant de pensée qui dit que la technologie est malsaine. Or, ces technologies ont été créées par des hommes, l'idée de créer une collecte de données est humaine, l'utilisation de ces données à des fins marketing et commerciales est une idée humaine. C'est comme si nous étions en train de fuir nos responsabilités et d'infantiliser les êtres humains".

Il poursuit: "Pour moi, si ces technologies sont aujourd'hui malsaines, c'est parce qu'il n'existe plus de libre arbitre. Les magazines dans les années 1980, la télévision dans les années 1990 et maintenant internet ont créé une forme de 'condition du spectateur', qui fait que, comme l'a souligné M.Ghorbali, il existe une crise d'identité: Nous ne savons plus qui nous sommes, donc nous suivons, selon les mécanismes internes de chacun, celui ou ceux dont on pense, inconsciemment, être similaires. Nous sommes, donc, nous même, être humains à l'origine de ce qu'on pourrait appeler maladroitement 'l'effacement du Moi', à savoir, la cessation de la réflexion".

Pour notre addictologue, "la tech n'a jamais été une menace. Nous, être humains, dotés d'une conscience, en avons fait une menace. Nous sommes peut-être une plus grande menace pour l'essence de la technologie, que la technologie ne l'est pour nous" a-t-il conclu.

*Conformément au souhait de notre interlocuteur, son prénom a été modifié.